Giordano Bruno ou l'histoire du philosophe vagabond
 

Penseur tourmenté, le destin de Bruno (1548 - 1600) s'inscrit dans un contexte religieux difficile où la chasse à l'hérésie est omniprésente et où la réflexion scientifique et philosophique n'aurait dû servir que la théologie.

 

Génie visionnaire, Bruno se heurte aux religions catholiques, calvinistes, luthériennes aussi bien qu'aux humanistes défenseurs de l'aristotélisme et aux scientifiques auxquels il confrontera son idée des mondes infinis.

 

Représentant de la philosophie hermétique, Bruno appartient aussi à ce mouvement littéraire d'inspiration ésotérique et magique amorcé par Marsile Ficin (Les trois livres de la vie) et soutenu par Corneille Agrippa (De la philosophie occulte) ou Pic de la Mirandole. Le XVe siècle voit alors la renaissance d'Hermès et des textes anciens, de l'art talismanique, de la magie naturelle et du mysticisme de la cabale hébraïque vers lequel Bruno s'orientera à la fin de sa vie. Les anciens traités de magie, dont le Picatrix, sont d'une extrême popularité et inspirent les penseurs de la Renaissance qui incorporent l'ésotérisme à leur philosophie.

 

Le renouveau de l'occultisme donnait bien des craintes à l'Église, voyant peu à peu son cadre théologique traditionnel mis en poussière, au moment même où son intolérance pour les nouvelles théories scientifiques et philosophiques atteignait son paroxysme. Il faut rappeler aussi le contexte de Contre-Réforme qui envahit l'Europe à cette période et qui, pour contrer l'avancée massive des nouvelles spiritualités, cherchait à redéfinir strictement le dogme. On comprend aisément que tout élément pouvant faire s'effondrer le monde qu'elle tentait de mettre en place se faisait immédiatement taxer d'hérétique. Ainsi, elle souhaite limiter la pensée philosophique et s'insurge contre les progrès scientifiques non conformes à l'idée de nature selon les Saintes Écritures.

 

C'est dans ce contexte transitoire entre tradition catholique et renouveau intellectuel, artistique et scientifique que Giordano Bruno tentera toute sa vie de faire reconnaître ses idées. Provocateur malgré lui, le philosophe dérange et inquiète si bien que sa destinée sera celle d'un vagabond pourchassé et incompris. 16 ans d'errance à travers l'Europe avant l'issue fatale, celle du bûcher, qui le 17 février 1600 verra la mort du philosophe apostat.

1548 -1576 : Giordano Bruno le dominicain  
   

Issu d'une famille nolaine modeste, Filipo Bruno fait ses études à Naples avant d'entrer en 1565 au couvent dominicain San Domenico di Maggiore où il reçoit un enseignement humaniste et se familiarise avec la rhétorique, la dialectique, la philosophie naturelle et la métaphysique.

 

Dès 1566, Bruno commence à s'attirer les foudres de ses pairs l'accusant de soutenir des thèses anti-trinitaires lors d'un débat contre l'arianisme. Ordonné sous diacre puis diacre, il obtient la prêtrise en 1573 sous le prénom de Giordano. Diplômé de théologie, il présente une thèse sur la pensée de Saint Thomas d'Aquin et de Pierre Lombard en 1572. Sous le titre Il Candalaio, il rédige une pièce satirique du monde monastique dans lequel il évolue, aujourd'hui perdue.

 

Sa curiosité sans borne pour toutes les sciences et les philosophies le conduit à compenser les "lacunes" de son enseignement humaniste par l'étude de thèmes aussi controversés que l'hermétisme, la magie ou la cosmologie. Son intérêt pour Erasme, catalogué hérétique, et sa critique du dogme pousse Bruno à quitter l'habit avant d'être confronté aux accusations du frère Montalcino Domenico Vita.

 

De Gènes à Venise en passant par Noli, Savone, Turin, Padoue, Brescio, Bruno reste deux ans à parcourir son pays natal avant de s'exiler à Chambéry où il s'arrête quelques mois chez les frères dominicains, puis à Genève.

 
1576 - 1592 : 15 ans d'errance
 

Pèlerin malgré lui , Bruno parcourt l'Europe
et ses universités, fuyant les climats hostiles
ou ses ennemis et cherchant vainement
à convaincre.
Mais partout le philosophe et la ferveur
de ses pensées sont rejetés.

"Qui m'a aperçu me menace, non pas un, ni peu, mais beaucoup, presque tous en fait"

A - Genève

Une nouvelle vie, accompagnée d'une nouvelle spiritualité, semble alors s'offrir au philosophe. Moine défroqué, il se convertit au calvinisme et s'inscrit à l'Université de la ville en qualité d'étudiant. Il suit les cours d'Antoine de La Faye, professeur de philosophie enseignant Aristote, dont il dénonce rapidement l'incompétence à travers un pamphlet. Entré une nouvelle fois en conflit avec la hiérarchie genevoise, Bruno est arrêté et excommunié le 6 août 1579.

 
B - Lyon, Toulouse, Paris

De passage à Lyon, Bruno poursuit sa route jusqu'à Toulouse où il entre comme de professeur d'astronomie et de philosophie à l'Université. Il s'oppose à Fransisco Sanchez, philosophe portugais dont il dénonce l'approche empirique. Il publie son premier ouvrage de mnémotechnie qui attire l'attention d'Henri III. Convoqué à Paris, il obtient sa protection et reste 5 ans comme professeur au Collège des Lecteurs Royaux. C'est à cette période que le philosophe se consacre pleinement à l'art de la mémoire avec notamment De Umbris Idearum, ouvrage à forte connotation hermétique, publié en 1582 et dédié à Henri III.
Mais le contexte de tensions religieuses qui s'abat sur le pays lui coûte l'animosité des ligueurs et des protestants. Refusant de prendre partie dans la querelle, il est montré du doigt par ses contemporains. Devant ce climat d'hostilité, il part pour l'Angleterre, lettre de recommandation royale en poche.

 
C - Londres et Oxford

Logé chez l'ambassadeur français Michel de Castelnau dans le quartier de Butcher Row, le philosophe mène une vie de gentilhomme jusqu'à son intervention devant les docteurs oxfordiens. George Abbot, membre du Balliol Collège et qui accusera plus tard le philosophe d'avoir plagié Marsile Ficin, organise un débat public où Bruno scandalise les universitaires en soutenant l'héliocentrisme de Copernic. Ecœuré, le philosophe réagit à cette nouvelle hostilité en se consacrant personnellement à ses ouvrages. Mais le 7 février 1584, alors qu'il voit la possibilité de renouer avec ses détracteurs, il est pris au piège par Fulke Greville lors de la rencontre avec deux Oxfordiens, organisée chez lui le mercredi des Cendres. Bruno, réjoui de pouvoir enfin exposer sa cosmologie, est malheureusement confronté aux agressions de Nundinio et Torquado qui quittent très rapidement les lieux, le laissant sans interlocuteurs.

 

Son séjour en Angleterre est particulièrement fécond en publication. Attaqué à plusieurs reprises sur ses idées, offusqué, il répondra systématiquement par la plume. Se succèdent ainsi Le banquet des cendres où il défend sa version de l'héliocentrisme copernicien, De la cause, du principe et de l'unité, dans lequel il prend parti contre le protestantisme, De l'infini, l'univers et les mondes, où il expose ses idées sur l'infinité de l'univers et la multiplicité des mondes, L'expulsion de la Bête Triomphante, sorte de réforme morale et religieuse, La cabale du Cheval de Pegase synthèse de ses idées en matière de cosmologie, et enfin, Des Fureurs héroïques, formidable mosaïque de ses aspirations philosophiques.

 

De retour à Paris en 1585, il défend 125 thèses anti-aristotéliciennes au collège de France et provoque le désappointement de son public parmi lequel l'avocat Raoul Callier conteste vivement ses "calomnies". Le climat devient de plus en plus dangereux pour le nolain qui va perdre le soutien de la communauté italienne dans l'affaire Mordente. Géophysicien inventeur du compas différentiel, il reproche à Bruno d'avoir plagié son instrument. Le Roi de France qui l'avait protégé jusqu'ici, l'abandonne à son tour. Dépourvu de tout soutien, il fuit la France pour l'Allemagne.

 
D - De Marburg à Francfort

Après un bref passage à l'université de Marburg dont le recteur Petrus NIGIDUS interdit l'accès au philosophe, Bruno rejoint Wittenberg où il donne des leçons sur les œuvres d'Aristote pendant deux ans. Son attitude toujours très controversée et ses idées sur l'infinité des mondes lui coûtent l'hostilité de l'astronome danois Tycho Brahé.

 

Il quitte l'Allemagne pour Prague, terre des alchimistes, pendant un semestre. Son séjour auprès de la cour de Rodolphe II, mécène des astrologues et alchimistes de l'Europe toute entière, correspond à une évolution majeure dans la pensée du philosophe qui se tourne résolument vers la magie et l'hermétisme. Prague représentait en effet l'endroit idéal à l'expression des courants occultes, son empereur nourrissant l'espoir de trouver la pierre philosophale en s'entourant des plus imminents spécialistes de l'hermétisme et de l'ésotérisme. Bruno lui dédie alors un traité contre les mathématiques pour lequel il reçoit un léger tribut mais aucun emploi.

 

Il gagne alors la petite ville d'Helmstedt en 1588 où il s'inscrit à l'Academia Julia. Les ouvrages magiques de Bruno n’auraient peut-être jamais vu le jour sans Jérôme Besler, son disciple : c’est à lui que l’on doit leur transcription manuscrite. Frère du plus connu Basile Besler, pharmacien et botaniste de son état, cet « étudiant allemand de Nuremberg » a sans doute d’abord rencontré le Nolain à l’Université de Wittenberg où il s’est inscrit le 17 octobre 1586, avant celle de Helmstedt qui enregistre son inscription le 19 novembre 1589. Il se heurte rapidement au pasteur et surintendant de l'Église luthérienne Gilbert Voët. Le temps de rédiger trois traités de magie dont le De Magia exposant la manière de se lier aux démons et la dimension magique de l'imaginaire, il est excommunié une nouvelle fois et se réfugie au couvent des Carmélites de Francfort malgré son avis d'expulsion.

 

En 1591, un patricien vénitien, Giovanni Mocenigo, l'invite à venir lui enseigner l'art magique de la mnémotechnie. Hésitant, Bruno se rend finalement à Venise où il espère gagner la chaire de Mathématique à l'université de Padoue. Ses espoirs partent rapidement en fumée c'est pourquoi le philosophe souhaite prendre congé de son hôte et repartir pour Francfort. Déçu de son enseignement et doutant de l'orthodoxie du philosophe, Mocenigo le dénonce à l'inquisition. Le 23 mai 1592, il est arrêté et transféré à la prison San Domenico di Castello.

1592 - 1600 : Du procès au Bûcher
 

Le procès de Giordano va durer près de huit ans où les revirements seront nombreux. L'inquisition lui reproche dans un premier temps ses propos anti-dogmatiques qui lui avaient déjà coûtés son habit de dominicain. Antitrinitaire, le philosophe rejette la virginité de Marie et la transsubstantiation. Ses considérations en matière de cosmologie, son refus du géocentrisme et son attrait pour la magie viendront au fur et à mesure grossir l'impressionnante liste d'accusations. C'est l'intégralité de sa libre pensée qui sera finalement remise en cause.

 

Il semble que la première charge pesant contre Bruno ait été sa conception astronomique parce qu'elle ne concordait pas avec les Écritures et parce qu'elle menaçait l'équilibre religieux. Fondement de tout son schéma philosophique, Bruno ne pouvait abjurer ce qui selon lui n'avait aucun lien avec le dogme.

 

Assurant sa propre défense, le philosophe proclame à qui veut l'entendre son incapacité en matière de théologie :
"le contenu de tous mes livres en général est philosophique et j'y ai toujours parlé en philosophe, suivant la lumière naturelle, sans me préoccuper de ce que la foi nous commande d'admettre". Il se repend le 30 juillet 1592 sur quelques mots dont il avoue l'ambiguïté avant que son dossier ne soit transféré à Rome à la demande du grand inquisiteur, le cardinal S. Severina.

 

Les négociations s'engagent entre Rome et Venise qui ne souhaite pas vraiment accorder le transfert. En février 1593, Bruno est incarcéré dans les prisons du Saint Office. Les accablants témoignages de ses co-détenus, le frère capucin Celestino Da Verona, Matteo De Silvestris Da Orio et Francesco Graziano Da Udine, viennent consolider les accusations du tribunal inquisitorial. Ils auraient rapporté notamment que Bruno voyait dans les miracles de Moïse le savoir-faire d'un grand Mage dont l'art fut transmis par les Égyptiens. La position du philosophe est de plus en plus délicate.

 

Pourtant le procès traîne encore pendant deux ans avant que ne soit décidée l'étude méticuleuse de ses œuvres, censurées puis brûlées sur la Place Saint Pierre. Du fond de sa cellule, Bruno poursuit la rédaction d'un mémoire pour sa défense et présente son ultime plaidoyer le 20 décembre 1594 devant le Saint-Office.

 

Six mois vont interrompre la procédure alors que le nolain défend toujours activement sa théorie sur les mondes infinis, se déclarant tantôt prêt à l'abjuration, tantôt fidèle à ses idées.

 

elle menaçait l'équilibre religieux. Fondement de tout son schéma philosophique, Bruno ne pouvait abjurer ce qui selon lui n'avait aucun lien avec le dogme.

 

Le cardinal Bellarmin dresse alors la liste des théories jugées hérétiques sur laquelle Bruno hésite encore un instant avant de renoncer catégoriquement à abandonner sa doctrine : "Je ne crains rien et ne rétracte rien, il n'y a rien à rétracter et je ne sais pas ce que j'aurais à rétracter". Les 8 propositions auxquelles le philosophe refuse d'abjurer sont les suivantes :

 
 

1 - L'affirmation de "deux principes réels et éternels de l'existence : âme du monde et matière originelle dont dérivent les êtres"

2 - La doctrine de l'Univers infini et des mondes innombrables s'opposant à l'idée de Création : "Qui nie l'effet infini, nie la puissance infinie"

3 - L'idée que toute réalité réside dans l'âme du monde éternelle et infinie, y compris le corps : "il n'y a pas de réalité qui ne soit accompagnée d'un esprit et d'une intelligence".

4 - La thèse selon laquelle "il n'y a pas de mutation dans la substance" puisque celle-ci est éternelle et n'engendre rien mais se transforme.

5 - L'idée du mouvement terrestre qui ne s'oppose pas, selon le philosophe, aux Saintes Écritures dont l'expression, vulgarisée pour les fidèles, ne s'adresse pas aux savants.

6 - La désignation des astres comme les " messagers et interprètes de la voie divine ".

7 - L'attribution d'une âme "non seulement sensitive mais aussi intellective" à la terre.

8 - L'opposition à la doctrine de Saint Thomas sur l'âme, "réalité spirituelle" retenue captive dans le corps et non considérée comme la forme du corps humain.

Aucune des ces ultimes accusations ne se rapporte aux considérations magiques du philosophe. Pourtant, l'inquisition lui reprochera son évolution vers l'hermétisme et la cabale, le taxant de sorcier pour avoir écrit dans Les fureurs héroïques que les " mages peuvent faire plus au moyen de la foi que les médecins par les voies de la liberté " et pour reconnaître la magie comme bénéfique et licite.

De quoi l'Église avait-elle le plus peur pour désirer faire taire un penseur avant-gardiste comme Bruno ? Le nombre insuffisant de documents ne permet pas de reconstituer le procès dans son ensemble, ni de répertorier l'exacte liste des accusations.

Quoiqu'il en soit, le pape Clément VIII déclare l'accusé "hérétique impénitent, tenace et obstiné", le 20 janvier 1600. Livré au bras séculier, le Cardinal Madruzzi prononce la sentence le 8 février. Giordano Bruno est brûlé vif au Campo dei Fiori de Rome une dizaine de jours plus tard. Insoumis jusqu'à la dernière minute, il détourne son regard de la croix du Christ avant de périr dans les flammes.

Epilogue

 

Dès l'année 1603, l'œuvre entière de Bruno disparaît sous la menace de l'Église. Les théories de " l'hérétique, espion, athée " sont interdites de citation et ne réapparaîtront qu'un siècle plus tard sous l'initiative d'un certain Newton.

La libre-pensée de Bruno continuera encore de créer des polémiques alors que sa réhabilitation n'est pas à l'ordre du jour au Vatican et que son bourreau, le Cardinal Bellarmin sera canonisé le 29 juin 1930.

Aujourd'hui, l'Église se refuse toujours à reconnaître les thèses du philosophe, en déplorant toutefois " l'usage de la force effectué à son encontre ".

Inaugurée le 24 juin 1899 malgré l'opposition du Pape Léon XIII, la statue de Giordano Bruno orne aujourd'hui encore le Campo dei Fiori de Rome.